Nous voici donc embarqués pour 23 heures d'un trajet éprouvant vers Pékin en sièges durs... Une narration linéaire nerveuse et saccadée dans le style "24h Chrono" semble la plus adaptée.
13h20: Nous découvrons l'étendue de notre erreur et de ses conséquences. Certains se signent, d'autres se perdent en lamentations. Nous gardons cependant un esprit conquérant et décidons de nous focaliser sur le caractère caustique de la situation. Tout cela fera de bien belles histoires à raconter à notre progéniture au coin du feu.
13h21: Je me sens observé comme un Royaliste à la fête de l'Huma...
13h25: Nous tentons de prendre possession de nos sièges. L'opération s'annonce compliquée, des Chinois ont profité de notre retard pour procéder à une annexion en règle.
Nb: ce genre de situation est courante dans les trains Chinois. En effet, la compagnie gérant le réseau vend plus de billets (beaucoup plus...) qu'il n'y a de places assises.
13:26: Nous agitons vainement nos billets avec places numérotées au visage des envahisseurs. Ces derniers, profitant de notre condition de Laowai, feignent de ne pas comprendre notre Chinois. Je ne suis pas dupe, après 7 mois en Chine je suis capable de hurler "Dégage de mon siège!" comme personne.
13h27: L'intervention musclée de Francis parvient à chasser les envahisseurs. Nous prenons possession de nos sièges et tentons de trouver de la place pour ranger nos valise. Il n'y en a pas. Tant pis, la mienne ira dans le passage central.
13h30: Dans un concert de craquements, le train part. La joie se lit sur nos visages.
13h40: Un premier Chinois s'avance à nous parler et nous demande où nous allons. Nous répondons Pékin, l'homme éclate de rire. Un vague sentiment d'incertitude s'empare de moi.
13h41: En discutant avec nos voisins, nous apprenons que ce train est le plus lent. Il s'arrête à toutes les gares et parfois même en plein milieu des rails pour laisser passer les trains plus rapides. Nous apprenons aussi que même les paysans Chinois trouvent inconscient de faire Shanghai-Pekin en sièges durs sur le train lent. Notre témérité nous fait gagner le respect immédiat et inconditionnel de tout le wagon. Je contemple brièvement la possibilité de profiter de ces 23 heures de train pour construire une société primitive en vase clos dont je m'auto-proclamerais empereur.
La foule de mes sujets potentiels
14h00: Un point provisions s'impose. Nous avons pour toute subsistance 7 paquets de nouilles instantanées, 3 paquets de chips, quelques mandarines, des bananes, des gâteaux secs et des Oreos.
14h37: Premier passage du chariot nourriture. L'exercice est périlleux car chaque centimètre carré du passage central est occupé par des bagages ou des voyageurs. Mr Chariot s'attire les foudres de tout le wagon.
14h42: Première blague raciste du voyage
15h02: J'essaye de lire
15h12: Second passage de Mr Chariot. Pierre me fait remarquer que quitte à venir enquiquiner tout le monde une fois par heure, il pourrait au moins proposer de la nourriture convenable. J'acquiesce.
15h36: Notre imagination en matière de blagues racistes/xénophobes semble sans bornes
16h09: Silence introspectif
16h30: Enthousiaste, Pierre tente de bricoler un jeu de société avec une feuille de papier et un crayon
18h21: Suite à un débat de 45 minutes, nous arrivons à la conclusion irréfutable que les Oréos seraient meilleurs si ils étaient carrés. Nous entamons une discussion sur l'utilité des chips au goût concombre.
20h43: 5eme passage de Mr Chariot
00h53: Nous avons poussé l'art du débat et de la rhétorique à un niveau jamais atteint auparavant. Nous venons d'établir une bonne fois pour toute la supériorité des M&Ms rouges sur les M&Ms jaunes
Drame dans le train pour Pekin: un mort
1h02: Pogrom sur Mr Chariot
1h34: Tandis que l'on évacue le corps de Mr Chariot sous les hourras du wagon, nous entamons une partie de Poker
1h52: 20 Kuais plus pauvre, je tente de m'endormir
2h04: Le chinois en face de moi me chante des mélodies en Yidish. Je comprends tout d'un coup le Yidish. C'est une lente complainte révélatrice: ce train est une expérience auquel Dieu soumet le peuple élu. Je suis choisi. Joie joie! Moïse m'apparait habillé comme Abraham Lincoln.
2h05: Je me réveille
5h29: Le type dans Gladiator avait raison, nous ne sommes qu'ombre et poussière...
6h09: Le jour se lève, je suis dans ce train depuis maintenant presque 17 heures. Pendant de temps la vie s'est offerte à des milliers de nouveaux nés, la mort a emporté certains de nos vénérables ancêtres, des amoureux se sont unis dans les liens du mariage... Des millions d'individus retiendront ces heures comme les moments les plus beaux de leur vie. Je suis enfermé dans une cage de fer et d'acier. Je gagne en perspective sur les choses de la vie. Une entrée dans les ordres ne semble plus être une idée aussi farfelue.
Des scènes dignes de l'exode
9h32: Nous entrons dans la dernière ligne droite. La fatigue a laissé place à un profond délire collectif. Les conventions sociales ne sont plus, le surmoi a éclaté.
Scène de délire collectif
10h45: Je me regarde dans le miroir des toilettes. Il me semble avoir grandis légèrement durant ce voyage. Mes cheveux ont aussi poussé. Mes ongles sont plus longs qu'avant. Sont-ce des rides que je vois déjà apparaître? Je ne suis plus le même.
12h23: Notre train arrive. Un début de syndrome de Stockholm se fait ressentir. Nous avons presque peine à quitter le train. Nous avons tant vécu à l'intérieur... Rien ne sera plus jamais pareil. Je quitte ce train un autre homme. Plus mûr mais aussi plus meurtri. Je me promets d'aller vérifier si il n'existe pas des trains lents Shanghai-Paris en banquettes dures.



